avril 2020

Erreurs passées, crise présente, réformes futures

Insuffisance des investissements de santé, dépendance des entreprises à des chaînes d’approvisionnement mondialisées, inégalités face à la maladie… en France comme ailleurs, la pandémie actuelle révèle depuis le début de l’année les multiples failles de notre système économique et social.

Si beaucoup voient dans cette crise l’occasion de changer de modèle de société, encore faut-il pouvoir tirer les leçons du passé pour mieux préparer le futur.

Il y a 100 ans déjà…

La crise sanitaire mondiale n’est malheureusement pas la première de l’histoire (ni la dernière) : La grippe « espagnole », que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître, a tué plus de 40 millions de personnes dans le monde entier entre les printemps 1918 et 1919. Or, malgré son ampleur planétaire, peu de recherches ont été faites sur les impacts associés, notamment économiques. C’est ce que déplore un chercheur américain de la banque fédérale de St Louis aux États-Unis dans un article publié en 2007. En cause, le fait que cette épidémie est arrivée à la fin de la première guerre mondiale. Ainsi, le nombre de mort de la grippe « espagnole » a longtemps été mélangé à celui des morts de la guerre, ce qui limitait à la fois la couverture médiatique mais aussi le nombre de données exploitables pour en étudier l’impact. En s’appuyant sur les pathologies répertoriées lors des décès à l’époque, il est cependant possible d’estimer le nombre de personnes réellement mortes de la grippe « espagnole ».

90 ans après, ce chercheur a tenté de comprendre les impacts de la grippe espagnole aux USA pour en tirer des conclusions sur les conséquences potentielles d’une future crise sanitaire, qui selon lui risquait de survenir… L’auteur s’est tout d’abord intéressé aux taux de mortalité aux Etats-Unis. Il a ainsi observé une corrélation positive entre ces taux et la densité de population ainsi que le fait d’être « non blanc » (population plus urbaine et plus pauvre). Il en a déduit qu’une crise nouvelle sanitaire toucherait plus les villes que les zones rurales, du fait de leur densité, et que la différence entre les populations blanches et non blanches s’accentuerait du fait de la différence (statistique) de densité des quartiers où chacune habite.

Concernant les impacts économiques, la revue de presse de l’époque a permis de montrer que l’épidémie s’était traduite sur le court-terme par une diminution de l’offre de travail suivie d’une augmentation des salaires dans le secteur manufacturier. Cependant ce gain économique pour les salariés est à mettre en vis-à-vis des pertes : du fait des mesures de confinement, certains secteurs, comme celui des services ou du divertissement, ont souffert à l’époque d’une très forte baisse de l’activité économique.

L’auteur affirme que du fait de la plus grande mobilité actuelle, une crise sanitaire serait non seulement d’une plus grande ampleur que ce que n’a été la crise de 1918 mais qu’elle n’occasionnerait pas les quelques effets bénéfiques observés en 1918, comme l’augmentation des salaires ou des revenus pour le secteur médical. En effet, plus les travailleurs sont mobiles, plus la concurrence entre eux est accrue et donc moins ils ont de pouvoir de négociation sur les salaires.

L’article concluait sur le fait que nos sociétés ne semblaient pas être suffisamment préparées pour répondre à une crise de cette ampleur… Il semblerait qu’il ait eu raison.

Il y a 10 ans déjà…

Mais au-delà des enseignements à tirer de la grippe espagnole, potentiellement limités au vu des différences entre notre époque et le début du XXème siècle, une crise, quelle que soit sa nature, représente toujours paradoxalement une opportunité de changement positif.

Qu’en a-t-il été à la suite du séisme financier qui a ébranlé nos économies en 2008 ? 10 ans après, dans une note publiée par le think tank Terra Nova, Vincent Bignon, Jézabel Couppey-Soubeyran et Laurence Scialom sont revenus sur cette crise, et notamment sur la pertinence des réformes bancaires et financières mises en place depuis.

À l’origine d’une récession dont le coût a été abyssal pour les états, cette crise a révélé au grand jour la fragilité des agents financiers, leur interconnexion et l’opacité des transactions entre les intermédiaires financiers mais aussi au sein de chaque banque. En réaction, les politiques publiques ont tenté de rendre les banques plus résilientes, d’améliorer leur liquidité dans le système financier, de réduire l’opacité du système et l’interconnexion des agents. Cependant, selon les auteurs, les principales réformes n’ont pas réussi à supprimer les plus grands facteurs de risque et ont plutôt tenté de s’adapter à la complexité des systèmes bancaire et financier que de la contrecarrer. Or, c’est cette complexité même qui empêche la régulation et le contrôle nécessaires pour éviter qu’une prochaine crise ait la même ampleur que la précédente.

Mais pour les auteurs, le plus gros problème des réformes entérinées suite à 2008 n’est pas la complexité des systèmes mais l’absence de changement de paradigme : les autorités publiques ont continué de voir dans le développement de la finance une source de croissance, plébiscitant encore et toujours le financement par la dette alors que des études publiées après 2008 montrent qu’au-delà d’un certain seuil, la finance ne profite plus à la croissance. Elle peut même devenir un frein du fait 1. de l’instabilité qu’elle crée, par des excès de dette privée qui peuvent créer une bulle, et 2. de la taille croissante des établissements bancaires corrélée au risque de crise de liquidité (plus un établissement est grand plus il dépend des financements de marché à court-terme).

Certes, des avancées ont été faites, comme le relèvement du ratio de capital des banques permettant de renforcer la capacité d’absorption des pertes par exemple, mais elles n’ont pas été à la hauteur des enjeux, notamment à cause des lobbies bancaires… Espérons qu’en 2020 les rapports de force permettront le changement de paradigme cité plus haut.

… Et maintenant ?

Besoin d’un nouvel élan pour une relance post-COVID de la machine Europe ? Ça tombe bien, un Green Deal est en cours de négociation depuis décembre dernier au niveau de la Commission Européenne. Dans une note récente, l’Institut Veblen analyse la proposition actuelle et pose les conditions pour que ce Green Deal puisse répondre à la fois aux enjeux sanitaires, environnementaux et sociaux.

En effet, d’après le think tank français la version actuelle du Green Deal manque clairement d’ambition sur ces 3 dimensions. S’il salue la tentative de mise en cohérence des politiques européennes avec les défis climatiques, l’institut se montre plus sévère avec les ambitions écologiques et sociales, encore trop mises au second plan par rapport aux enjeux économiques.

Basé sur une conception de durabilité faible, le Green Deal n’intègre pas les notions de limites planétaires (‘planet boundaries’) ou encore la systématisation du principe de précaution pourtant fondamentales aux yeux des auteurs pour réussir une réelle transition écologique et sociale. De plus, il fait reposer une partie trop importante de la transition écologique sur des innovations numériques, alors que la croissance de ce secteur est un important sujet de préoccupation. Cette même vision pousse à mettre au second plan des débats nécessaires à avoir sur la sobriété dans nos modes de production et de consommation.

Une autre critique majeure du projet actuel est celle du manque de cohérence entre les objectifs annoncés – pourtant revus à la hausse par rapport aux engagements déjà pris – et les mesures proposées pour les atteindre. Les moyens financiers sont insuffisants ; la promotion des accords de libre-échange continue sans que les clauses environnementales ne soient renforcées ; le système financier européen n’est pas remis en cause alors qu’il n’est pas neutre du point de vue de l’environnement. Trois exemples parmi tant d’autres…

Enfin, le Green Deal ne pourra être efficace tant qu’il ne se défera pas du paradigme de la « croissance verte » selon lequel il est possible de réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en conservant une croissance économique positive, ce qui passe par un découplage des émissions et du PIB. Or les « preuves » d’un découplage reposent sur des indicateurs qui ne prennent notamment pas en compte les impacts climatiques importés de la consommation européenne.

A priori donc, pas de solution miracle à attendre du côté du Green Deal version Bruxelloise… mais peut-être que la crise changera les perspectives et permettra d’intégrer dans les propositions finales des idées plus hétérodoxes ?

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