juin 2020

Globale, locale, durable… quelle (bonne) recette pour notre alimentation ?

A l’heure où les concepts de relocalisation et d’autonomie alimentaires reviennent en force dans les discussions sur le « monde d’après », quelques clarifications s’imposent sur leur articulation. La question de la relocalisation de la production alimentaire, si pertinente soit-elle, ne devant pas suppléer celle de sa durabilité mais plutôt la compléter.

Tomates d’Espagne pour nous, soja du Brésil pour nos vaches, huile de palme de Malaisie pour tous… Notre alimentation dépend en partie de chaînes d’approvisionnement mondialisées, fragmentées et spécialisées par région de production, dont la technicité logistique dissimule une grande fragilité face aux crises économiques ou sanitaires.

Des producteurs de plus en plus marginalisés

Porte étendard du « bien manger », la France ne fait pas exception : les filières agroalimentaires françaises se sont internationalisées ces dernières décennies, et leur pilotage est désormais assuré par un nombre restreint d’acteurs économiques globalisés[1]. En 2018, on constatait ainsi 53,7 milliards d’importations et 63,5 milliards d’exportations de produits alimentaires pour un chiffre d’affaires total des industries agroalimentaires d’environ 170 milliards d’euros à l’échelle du pays[2].

Cette dynamique va de pair avec l’accroissement du caractère inégalitaire des filières : la grande majorité des bénéfices sont captés par les acteurs qui disposent des moyens les plus importants (financiers, logistiques…)[3], tandis que les agriculteurs subissent des baisses de prix répétées sans possibilité de négociation.

Ces derniers se retrouvent finalement de plus en plus dépendants des marchés mondiaux, tandis que les problèmes environnementaux associés à l’agriculture (pollutions, émissions de gaz à effet de serre…) constituent une menace croissante pour la pérennité de certaines denrées alimentaires.

 

Le local comme solution ?

Face à cette situation, la relocalisation apparaît comme une alternative souhaitable, la dimension locale des produits alimentaires étant considérée comme un attribut positif par un nombre croissant de consommateurs.

Les promoteurs du « local » mettent en avant – à juste titre – la (re)création de liens entre producteurs et consommateurs, la possibilité pour ces derniers de reprendre la main sur leur alimentation, une augmentation de la valeur allouée à la production agricole et une amélioration des conditions de vie des agriculteurs du fait de leur réintégration dans des chaînes de valeur locales.

Certains voient également dans la relocalisation l’occasion d’améliorer les pratiques de production ou de transformation alimentaires tout en développant les emplois locaux.

Et sur le papier les marges de manœuvre sont immenses. Une étude de 2014 portant sur le Nord-Pas de Calais montrait que moins de 15% de la production agricole régionale était consommée par les habitants de la région[4]. A une autre échelle, l’autonomie alimentaire de la plupart des grandes métropoles françaises n’excéderait pas 8% selon une étude publiée par le cabinet Utopies en 2017[5].

 

Le besoin de diversification et de coopération

Mais une relocalisation à grande échelle impliquerait de recréer sur la plupart des territoires un tissu de PME de transformation diversifiées, à même de valoriser les spécificités des productions agricoles locales auprès des consommateurs finaux. Soit un renversement du modèle dominant, dont les stratégies de différenciation reposent majoritairement sur les politiques marketing des entreprises agroalimentaires –  les matières premières mises en œuvre dans ce modèle se caractérisant par leur standardisation et leur faible coût.

Surtout, une autonomie alimentaire totale n’est actuellement pas possible partout en France. A l’échelle des départements par exemple, plusieurs zones ne disposent pas des surfaces agricoles suffisantes pour couvrir les besoins de leur population dans un scénario de relocalisation totale. C’est le cas notamment des départements de l’île de France, de la couronne méditerranéenne et des départements de la région lyonnaise et de l’Est de la France. Au total, presque la moitié de la population métropolitaine réside dans des départements déficitaires en terre agricoles.

Plutôt que de poursuivre la chimère d’une relocalisation complète de la production alimentaire, il semble donc plus pertinent de réfléchir en termes de complémentarité et de partenariats entre différents territoires, et entre campagnes et zones urbaines.

 

Pour une alimentation « durable »

D’autant que la relocalisation ne peut répondre à elle-seule aux enjeux actuels de l’alimentation. Par exemple, le fait de réduire la distance entre les lieux de production et de consommation a peu d’incidence sur les émissions de gaz à effet de serre des filières alimentaires qui sont majoritairement liées aux modes de production agricoles. Idem pour la question des pesticides dont l’usage – qui continue d’augmenter en France – n’est malheureusement pas corrélé à la proximité entre producteurs et consommateurs ; ou encore pour les impacts sanitaires liés à notre alimentation (obésité, maladies cardiovasculaires…)

La « durabilité » de notre alimentation – sa capacité à préserver dans la durée les différentes ressources sur lesquels elle repose (eau, air, sols, travail humain…), ainsi que notre bien-être et notre santé –  revêt donc d’autre dimensions que la relocalisation.

Il s’agit tout d’abord d’articuler judicieusement la relocalisation avec d’autres leviers de durabilité. Par exemple, l’utilisation de l’outil Parcel (Pour une alimentation résiliente, citoyenne et locale) montre que si l’on associait la relocalisation de la production avec 50% d’agriculture bio et une réduction de 50% de la part de produits carnés à l’échelle de la France, la moitié de la surface agricole actuelle suffirait à nourrir l’ensemble de la population tout en réduisant d’environ 50% les émissions de gaz à effet de serre et les coûts de dépollution de l’eau liés aux activités agricoles.[6]

En parallèle, il est également nécessaire de repenser la gouvernance des filières agroalimentaires. L’étude de certaines filières équitables françaises[7], témoigne ainsi de l’importance d’une gouvernance plus partagée et transparente sur l’ensemble de la chaîne de valeur afin d’enclencher une dynamique vertueuse sur le plan social et environnemental (meilleure rémunération des producteurs, mise en place de pratiques environnementales positives…)

 

Au-delà des labels ?

Pour finir, il est plus que jamais nécessaire d’aider les citoyens et les institutions à mieux discerner les impacts de leurs choix en matière d’alimentation, « au-delà » de la multiplicité parfois complexe des marques, labels et autres appellations. Dans ce sens, il peut être utile de développer une estimation des coûts sociétaux, c’est-à-dire les coûts environnementaux et/ou sociaux engendrés par la production et la consommation des produits alimentaires et qui sont supportés par la société et les générations futures : par exemple, les coûts de dépollution de l’eau liés aux épandages agricoles aujourd’hui à la charge des collectivités, ou encore les coûts à venir engendrés par la disparition des pollinisateurs qu’il faudra remplacer pour assurer une partie de la production agricole mondiale. A condition d’être vérifiées et homogénéisées, ces évaluations pourraient devenir des critères contraignants de sélection des produits, dans le cadre des appels d’offres pour la restauration collective par exemple…. et permettraient d’objectiver les bénéfices liés à certains projets de relocalisation.

 

Notes:

[1] Qui a le pouvoir ? Revoir les règles du jeu pour plus d’équité dans les filières agricoles – BASIC, 2015
  téléchargeable à https://lebasic.com/wp-content/uploads/2015/11/PFCE_Qui-a-le-pouvoir_synthese_vf.pdf

[2] United Nations Comtrade Database, extraction juin 2020

[3] Ripe For Change : Ending Human Suffering in supermarket supply chains – Oxfam International, 2018
  téléchargeable à https://lebasic.com/wp-content/uploads/2018/06/cr-ripe-for-change-supermarket-supply-chains-210618-summ-en.pdf

[4] M. Benhalima, « Analyse du système agro-alimentaire de la région Nord-Pas de Calais et ses enjeux sur l’eau », 2014.
  l’estimation de 15% est basée sur le diagramme de flux du système agroalimentaire global de la région Nord Pas de Calais mesurés en « équivalent azote » afin de pouvoir exprimer les quantités dans une unité commune qui rende compte de la diversité des productions du territoire.

[5] Utopies, « Autonomie alimentaire des villes : état des lieux et enjeux pour la filière agro-alimentaire française », 2017
   L’autonomie alimentaire des villes mesure leur capacité potentielle à satisfaire les besoins alimentaires de leurs habitants grâce à la production agricole de leur aire urbaine

[6] Outil PARCEL : parcel-app.org

[7] https://lebasic.com/wp-content/uploads/2019/01/BASIC-CEOF_Synth%C3%A8se_Diffusion.pdf

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