novembre 2018

Textile à tout prix : stop ou encore ?

Black Friday, Cyber Monday… Les occasions Made in USA de remplir nos penderies pour pas cher prolifèrent. Il nous a donc semblé opportun de revenir sur les enjeux liés à la production de textile. Avec cette question en filigrane : est-il possible d’être bien habillé en 2018 ?

Paroles, paroles

Dans la foulée de la catastrophe du Rana plazza au Bangladesh en 2013, H&M s’était publiquement engagé sur une feuille de route pour des salaires équitables dans ses chaînes d’approvisionnement à horizon 2018.

Cinq ans après, et alors que cette feuille de route n’est plus disponible sur le site internet du groupe suédois, la Clean Clothes Campaign, coalition internationale qui lutte pour l’amélioration des conditions de travail dans le textile, s’est penchée sur les cas de 6 fournisseurs parmi les mieux notés par H&M situés en Bulgarie, Cambodge, Inde et Turquie. Et le résultat est sans appel : dans aucun pays les salaires ne permettent de couvrir les besoins vitaux (nourriture, logement, soins, transports, éducation, habillement, épargne minimum) des travailleurs.

Contrairement aux idées reçues, la palme d’or revient à la Bulgarie où les salaires équivalent à 9% à peine de ces besoins (contre 29% en Turquie, 35% en Inde, 46% au Cambodge). Un pourcentage qui ne dépasse pas les 25% même si l’on rajoute l’ensemble des heures supplémentaires effectuées par les travailleurs.

Autre constat issu des 62 interviews menées : la santé des travailleurs est prise en étau entre la malnutrition liée aux bas salaires et des conditions de travail éprouvantes (nombre d’heures et cadences élevés, chaleur…), ce qui aboutit régulièrement à des malaises et des accidents sur le lieu de travail.

Dans le même temps, les usines peuvent bénéficier de différents avantages (exonérations fiscales, possibilité d’embaucher des étudiants à des salaires moins élevés, prise en charge du transport des travailleurs par les Etats…).

Alors, à quand un vrai changement dans la filière textile ?

Et le Made in France alors ?

Face à la persistance des impacts sociaux négatifs de la production de textile en Asie et en Europe de l’Est, le Made in France constitue une piste de solution pour un nombre croissant d’observateurs. D’autant que certains facteurs récents questionnent la pertinence des filières mondialisées du textile : contrefaçon en Asie, hausse des coûts de transport, demande émergente des consommateurs pour des produits fabriqués en France ou dans les pays proches…

Aujourd’hui, le Made in France concerne majoritairement le textile haut de gamme pour l’industrie du luxe et le textile technique, notamment pour les vêtements de sport. Sur ce dernier segment, la France représentait 24% de la production européenne en 2014, soit la deuxième production sur ce segment derrière l’Allemagne.

L’auteur de ce rapport universitaire pointe le rôle croissant des territoires dans les dynamiques de délocalisations / relocalisations : ainsi, le développement de pôles de compétitivité qui réunissent sur un même territoire entreprises, centres de formation et unités de recherche peut stimuler la recherche & développement (R&D) et améliorer la performance et le rayonnement des entreprises concernées, comme l’illustre le pôle Sopraltec créé dans le Sud Est autour du groupe Décathlon.

Pourtant, malgré la mise au point de nombreux brevets associés à l’essor de la R&D française, le nombre d’emplois dans le textile et l’habillement en France continue de baisser (moins de 150 000 en 2012 contre plus d’un million dans les années 1960), et la majorité des nouveaux produits mis au point en France restent fabriqués en Asie…

De plus en plus médiatisé, le Made in France pèse encore trop peu face à la pression sur les coûts dans un secteur textile très concurrentiel et fortement influencé par la fast fashion.

Pour un textile qui tourne plus rond

Au-delà des conditions – et des zones – de production, un autre enjeu n’est-il pas de produire moins et de réutiliser les matières existantes ? C’est ce qu’explore une étude très détaillée de la fondation Ellen Mac Arthur publiée en 2017.

Premier constat : on est encore bien loin d’une économie circulaire du textile. En 2017, à peine 13% des vêtements produits chaque année dans le monde sont recyclés, moins de 1% des volumes recyclés servant à en fabriquer de nouveaux. Par ailleurs, le secteur, amené à tripler d’ici 2050, risque de peser de plus en plus lourd en termes d’émissions de CO2 : en suivant la tendance actuelle, il pourrait émettre autour de 4Gt de CO2eq en 2050, sachant qu’il ne faudra alors pas dépasser 15 Gt par an tous secteurs confondus pour limiter le réchauffement climatique à +2°C.

3 transformations de fond paraissent indispensables pour inverser les tendances actuelles, c’est-à-dire diminuer les flux de matières et assurer leur réutilisation  : la forte augmentation de la durée d’usage des vêtements, l’écoconception des produits dès la fabrication des fibres et la baisse drastique de l’usage de substances nocives et de microfibres afin d’améliorer la recyclabilité. Mesure additionnelle : pour la production des matières non recyclées, remplacer les ressources fossiles (polyester, acrylique…) par des matières agricoles issues de modèles de production durables.

Pour y parvenir, la fondation considère qu’il faut dépasser les stratégies individuelles de développement durable des grandes marques – a fortiori quand elles relèvent plus de la déclaration d’intention que d’une réelle mise en œuvre du changement comme dans le cas de H&M –, afin de favoriser la collaboration de tous les acteurs à grande échelle sur des objectifs partagés. Un programme ambitieux mais qui semble l’une des seules voies de sortie pour être à la hauteur des enjeux.

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